Histoire de la girafe

Depuis 2000, j’ai mené une enquête zoo-historique sur l’histoire de la girafe. Ces recherches vont déboucher sur la soutenance d’un diplôme de l’EPHE, avec l’objectif de les publier.
ART81782.jpgArche de Noé (détail)
Histoire universelle,
Saint-Jean d’Acre, troisième quart du xiiie s.
Dijon, BM, ms. ms. 562, f. 6.

Présentation des recherches

Le mémoire préparé pour le diplôme de l’École Pratique des Hautes Études présentera une histoire de la girafe au Moyen Âge vue d’Occident, à travers une étude philologique, étymologique, historique, iconographique et anthropologique. La perception de l’animal dans l’antiquité sera étudiée comme l’héritage essentiel sur lequel va s’appuyer le Moyen Âge dans sa connaissance des animaux exotiques. De même, nous étudierons la Renaissance jusqu’au xviie siècle pour analyser l’héritage médiéval avant l’apparition de la zoologie moderne.

L’histoire de la girafe a été rarement étudiée pour elle-même, et s’il existe quelques études sur l’Antiquité et la Renaissance, aucun travail d’ensemble n’a été effectué pour le Moyen Âge.

Notre étude permettra d’analyser l’histoire d’un animal africain vu d’Occident, qui, à cause de sa rareté, n’est connu que de façon très lacunaire par quelques textes encyclopédiques, puis par des récits de voyages. Cette histoire de la girafe sera d’abord une histoire philologique.

Absente des bestiaires latins issus du Physiologus, la girafe est un cas particulier qui se trouve très rarement associée à des « propriétés » (morales, physiques, qualités ou défauts). À de rares exceptions près, elle n’est pas « moralisée », et envisagée seulement comme une merveille lointaine, sans utilité ni « sens » attribué.

La connaissance de la girafe au Moyen Âge nous aidera à comprendre les origines de notre fascination actuelle pour cet animal vedette de nos zoos et des bestiaires de notre enfance.

Aspects philologiques, étymologiques et lexicographiques

À travers le cas particulier de la girafe, notre travail consistera à étudier les rapports entre l’homme et l’animal exotique au Moyen Âge vu dans la rareté, le témoignage lacunaire, le fait rapporté, notamment par les textes des « autorités » de la période classique. Durant les mille ans de la période médiévale, par son absence (ou presque) sur le sol européen, les savants, les encyclopédistes et érudits ont dû souvent se contenter d’étudier la girafe de façon philologique, étymologique ou lexicographique.

Notre étude essaiera d’inventorier et d’analyser les textes disponibles au Moyen Âge et leurs rapports entre eux dans la chaîne de la connaissance zoologique. La transmission des textes (compilation des autorités, ajout de récits de voyages, faits rapportés, chroniques, etc.), entre les différents auteurs parlant de la girafe permettra de reconstruire le tableau intellectuel de la lente et difficile connaissance de cet animal exotique.

Cette compréhension s’établira également par l’analyse des mots désignant l’animal, entre le camelopardalis des anciens grecs et romains – animal hybride dont le nom composé (chameau-léopard) reflète bien sa nature mystérieuse et ambiguë, à la fois monstre et merveille de la nature – et le giraffa formé en Italie au xiiie siècle à partir de l’arabe zarâfa, en passant par toutes les variantes possibles du latin classique au latin médiéval, avec les latinisations de mots vernaculaires venus de l’arabe, sans oublier les « manipulations syntaxiques » des compilateurs ou des copistes. La question étymologique sera un élément important de notre travail où nous essaierons de comprendre par exemple les conditions d’apparition du mot « girafe » dans notre langue.

Ce chantier philologique permettra de mieux appréhender la difficulté pour l’homme médiéval de reconnaître dans les textes un animal « mythique » pour l’identifier à un animal réel aperçu lors d’un voyage ou dans une ménagerie princière. Là où Thomas de Cantimpré crée trois animaux distincts dans son encyclopédie (compilation hasardeuse de Pline mêlée à l’évocation de la girafe de Frédéric II), les érudits de la cour de Laurent de Médicis au xve siècle, ayant accès à des sources grecques ignorées du Moyen Âge, sauront parfaitement identifier le caméléopard des anciens à la girafe africaine.

Aspects historiques

L’étude sera également l’occasion d’aborder la place de l’animal exotique dans les ménageries princières, dans son rôle de symbole du pouvoir et dans sa fonction d’apparat. De même, cette présence de la girafe à la cour des empereurs, rois et princes témoigne des échanges diplomatiques (notamment au xiiie et au xve siècles) entre l’Occident et l’Orient. L’envoi de ce type de cadeau d’ambassade était traditionnel dans le monde arabe médiéval, peut-être hérité du goût de l’Égypte ancienne pour les animaux africains, souvent exigés en tribut aux peuples asservis. La girafe nous permettra d’étudier la connaissance de l’Afrique et de sa faune pendant le Moyen Âge, par les encyclopédies et les récits de voyage en Égypte et en Orient.

Iconographie et histoire de l’art

À partir des textes recensés, et en fonction des quelques spécimens étudiés en Europe ou lors de voyages, nous étudierons les représentations iconographiques de la girafe, principalement issues des manuscrits. La question des modèles disponibles aux artistes sera ici cruciale : illustration d’un texte souvent lacunaire et donnant naissance à un « animal-image » imprécis et hybride ou dessin d’après nature. La forme très particulière et spectaculaire de notre animal (taille du cou, formes et couleurs de la robe difficiles à représenter, présence de petites cornes) nous permettra de discerner l’image fabriquée, condensant quelques attributs essentiels, de l’image réalisée sur le motif.

L’apparition de girafes dans la peinture du Quattrocento et du début du xvie siècle nous interrogera sur la fascination exotique et plastique ressentie par les artistes, en liaison avec le faste de la cour de Laurent de Médicis.

Questions anthropologiques

À travers les textes, nous verrons comment au fil du temps, la girafe a pris tour à tour des connotations parfois négatives (Haut Moyen Âge), plus souvent positives pour devenir un symbole d’élégance, de beauté et de douceur. Nous essaierons de comprendre pourquoi cette image est si valorisée en Occident, alors que la girafe a parfois eu mauvaise réputation en Afrique ou dans la civilisation arabe.

Histoire de la zoologie

Enfin, notre parcours à la recherche de la girafe médiévale se terminera avant l’apparition de la zoologie moderne, qui donnera à la girafe le nom de Giraffa camelopardalis, réunissant ainsi le terme vernaculaire issu de l’arabe au latin classique désignant l’animal fabuleux.

L’étude de la girafe permettra d’étudier certains aspects de la zoologie du Moyen Âge et de la Renaissance où, faute de témoignages nombreux et précis, les zoologues (d’Albert le Grand à Conrad Gesner, en passant par Thomas de Cantimpré) se sont fait d’abord philologues et compilateurs, parfois très critiques sur leurs sources, tel Aldrovandi. À de très rares moments près, la girafe n’a existé pour ces hommes de science que dans les textes, où dans certains témoignages de voyageurs pouvant être mis en doute. Elle nous renseigne donc sur les méthodes de travail des zoologues pré-linnéens soumis à une énigme, devant l’absence d’observation directe. Pendant très longtemps, la girafe restera un animal mythique, jamais revu en Europe entre le xve et le xixe siècle.